Là où la pudeur n’est pas une réponse valable

L’érotisme dans les mots. L’érotisme des mots.

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Si on explore volontiers notre sensualité sur un lit, par le toucher et tous les autres sens, on met rarement à l’épreuve notre côté sensuel en avant dans nos lectures. Du moins je parle pour moi. Il demeure plus malaisant de triturer notre imagination de corps bataillants à l’orée d’une félicité pourtant naturelle.

Mes lectures érotiques les plus anciennes sont de l’ordre des romans à l’eau de rose que je dévorais quand j’étais plus jeune. Et rarement dans ceux ci, mon imaginaire était stimulé pour la simple et bonne raison que je lisais les histoires de Catherine de Gaule ou encore Sally de Cunningham, blonde fine, les yeux bleus… Bien sûr je pouvais me figurer les sensations mais je ne m’identifiais pas vraiment aux personnages.

Le corps noir érotisé n’est véritablement entré dans mon conscient que lorsque j’ai commencé à lire des auteures comme Calixte Beyala, Leonora Miano, Bessora, Sami Tchak et d’autres. Les classiques afro francophones découlant directement du mouvement de la négritude nous ont habitués à l’écriture dans un but précis. Une parole, des mots pour et par les Noir.e.s dans ce besoin de (re)prise en main de notre histoire et de notre continent. le militantisme avant tout.

Mais pourtant, est-ce vraiment inutile de parler de notre sexualité ? De notre sensualité? Des corps Noirs décris avec volupté en dehors des clichés habituels, érotisés sous la plume avec brio ou parfois moins, mais une sexualité présente puisque vivante n’est-elle pas aussi le chemin vers la réapropriation de nous-mêmes?

Bref depuis quelques mois, la recherche de la sensualité Noire me hante. L’appétit gourmand de saisir le désir me tenaille. La grande absente des lignes des auteur.e.s afro francophones est donc la salacité bien que celle ci soit très présente dans la culture africaine en général, avec par exemple nombre de rites initiatiques ancestraux ou encore dans l’art en pensant aux « bêtises » ou « Nik -Nik », ces sculptures venant de la Côte d’ivoire qui présentent des personnages dans les positions les plus lascives.

Une femme va bousculer cet état de fait, et se lancer dans une quête des mots des autres, pour combler ce vide hurlant.  Leonora Miano à l’origine de deux projets illustrant sa démarche identitaire, celle de reconstruire l’individu.e Noir.e dans son intégralité, de reconstituer une identité hors de la racialisation. Combler ce vide constaté de corps, d’amour charnel, de volupté dans la littérature noire francophone.

Deux receuils de nouvelles réunissant nombre de plumes noires seront ses armes, son laboratoire.  Une anthologie du désir et du plaisir  qui se décline en 2 ouvrages rédigés par un groupe d’auteurs pour l’un et un autre groupe cette fois -ci d’auteures pour l’autre. Parus aux éditions Memoires d’encriers.

Première nuit,[ une anthologie du désir ], F.Alexandre, E. Awumey, J.Delmaire, Frankito, J.Mabiala Bissila,J.M Rosier, I.Sané, F.Sarr, Sunjata, G.Yémy, L.Miano

Amazon : 17€
Fnac : 17€

10 hommes écrivains des mondes noirs, racontent une première nuit d’amour.

Ce que l’on en a pensé:

Résumer ce recueil des désirs s’est avéré impossible. Autant sensible que débridé, autant caresse que poigne. Il se décline dans les vastes méandres de l’inconnu et du connu désir. De l’envie et de la retenue. Presqu’une crainte au moment de la suave passion. Trépidant et violent. On effeuille le sexe. Amour parfois, brûlant souvent. Je n’ai pas eu beaucoup de mal à entrer dans cet univers au doux masculin qui a su me prendre, par la main et par l’envie. L’interdit, le tabou, on y touche parfois, avec des nouvelles comme celle de Sunjata : Blackstar, l’une de mes préférées. On vogue à travers le brut, pour atterrir sur une ouate. Redux de Felwine Sarr, demeure mon adorée. Voyage à travers le délectable fruit de l’interdit, à soi-même et par l’autre. Quel désir combleriez-vous si vous saviez que vous n’en aviez plus que pour quelques semaines sous l’oxygène terrestre?

« L’âme ouverte est celle qui accueille ce qui advient »

Miano clôture cette exploration du désir par une envolée. Une définition du désir, de l’ouverture vers ce qui nous semble parfois innateignable:  nous même et l’autre. Ce point où nous nous rejoignons, ne formons plus qu’un. Cette ligne où les compromis ne sont plus admis. Lorsque l’on arrive enfin à se dire à nous, unis corps, âmes et désirs :

« j’ai envie de toi »

cette fonte entre corps et cœurs.

la réelle sensibilité dont ont fait preuve ces hommes dans la description du désir, parfois rude et incompressible, m’a délectée. Un équilibre entre dévorement et fondant. Je me suis franchement régalé et mon appétit sustenté pour l’instant en réclame plus, une addiction à la félicité pour laquelle je n’éprouve pas la moindre gêne.

Ma recommandation:

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Volcaniques, [ une anthologie du plaisir], H.Boum, N.Dia Diouf, M.Dô, N. Étoke, G.Gonfier, A. Jah Njiké, F.Kanor, G.Octavia, G.Pineau, Silex, E. Tchoungui, L.Miano

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Douze femmes, puisent au fond de leur hédoniste imagination ou souvenirs, pour se raconter de la manière la plus nue qu’il soit, le plaisir de la chair, le point G mis à nue.

Ce que l’on en a pensé: 

Il est 3 h du matin lorsque clope au bec et esprit vagabond, je m’attèle à volcaniques. Je l’ai lu avant Première nuit. Alors, rien ne me préparait à ce que j’allais y découvrir. Néanmoins, les échos de lectures de certaines amies m’étant parvenus, je me forgeais une passerelle spectrale, prête à m’observer me laissant emporter, telle une expérience de mort imminente.

Entrée en matière avec Hemley Boum dans le dealer ; elle se raconte, dans ses premières expériences avec l’interdit, le chuchoté. Un sourire parfois, mais pas d’envolée astrale. Qu’à cela ne tienne, une sur douze, rien de dramatique. Il faudra attendre Gilda Gonfier avec Taberi River pour effleurer le nuage astral tant attendu. Comme une aumône quémandé au coin d’une chapelle. Le plaisir, le drame, les larmes. L’attente? Gilda me malmène à coup de cliffhanger durcis au sensualisme. Plaisir coupable. une vague branlante.

Le ras de marée, le véritable tsunami arrive quelques pages plus tard. Une tornade qui explore un thème qui m’est cher au battant et réveille une douleur indescriptible. Une exploration souffrante du vécu de nombre d’enfants qui devenus adultes cherchent encore un sens à ce qu’iels sont, à ce qu’iels ont fait pour ne pas êtres vu.e.s, entendu.e.s. Leonora Miano m’offre la quête de Kweli. Je l’ai reconnue tout de suite, cette façon d’être. Ce personnage me connaissait bien avant que je n’ouvre ce livre. Nous savions que nous allions nous trouver. Parce que je ne saurais exprimer autrement ce que cette nouvelle a soulevé en moi, balayé en moi et apporté, je vais le faire de la seule manière que je connaisse , et qui puisse me décharger du fluide concentré d’émotions ressenti, en écrivant.

Elle ne sait pas pourquoi, mais le rire ne sort plus.

Elle ne voit pas comment le sourire pourrait lui être rendu

Elle n’entend pas comment, elle pourrait se croire riante à nouveau

On lui a prit. Son innocence, son enfance, on lui a prit.

Il est arrivé tout souriant, la famille l’a voulu

Il avait accès à tout et apparemment à elle aussi

Il fallait taire le mal, parce qu’à elle sa place était le silence

on lui a pris sa voix.

Elle le revoit souvent, ou jamais mais qu’est le temps?

de la manière la plus dure, bandant, il lui a pris sa voix.

Il a ouvert la poitrine d’une enfant et lui a arraché le coeur, à vif !

Le silence du respect, le silence de la paix

La famille exige le silence

Iels ne comprendraient pas, la honte nous voilerait le monde

Qui? Eux,Tou.te.s! Dehors, là, iels n’attendent que ça!

Et le milieu ne le permet pas

SILENCE!

Le voile de la honte. Elle devra le porter seule en son coeur

Rien ne va plus, ça doit être elle  le mal, pourquoi attirer le mâle?

Déchirée, au sens propre comme à l’autre, intérieur en lambeaux.

Il ne reste plus rien, juste le silence

de la rébellion, de la colère.

Le silence.

En faire trop, sans y paraître, garder le contrôle.

Mais finalement le vide s’ouvre toujours à chaque retour sur terre

Visiter ces corps éphémères ne bouche aucun trou.

Tout est béant, son corps et son coeur purulents

la colère n’est plus mère, la confusion plus reine.

Où aller?

Une pause, un renouveau peut-être, Kweli est née

Une pause, un renouveau peut-être, qui nous a protégé ?

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La demoiselle chocolat

Ce poème je l’écris d’une traite parce que cette histoire est malheureusement l’histoire d’un nombre incalculable d’enfants; et le silence, la culpabilité imposée aux victimes, la culture du viol dans laquelle on trempe encore malheureusement, ouvre toujours des portes plus grandes à ces monstres qui volent le bien le précieux à de nombreux anges: eux-mêmes.
Je parle avec ce que je suis, ce que j’ai, ce que j’ai vécu et je veux vous dire à tou.te.s à qui l’on a refusé l’être, vous êtes aimé.e.s. Ce n’est pas à vous de payer pour ça.

Des livres contemporains hors littérature africaine qui abordent ouvertement ce sujet nous ne pouvons les compter mais le silence, voile jeté sur la souffrance de ces anges dans celle-ci, m’insupporte.

Je trouve que l’écriture et la lecture sont des outils formidables pour exorciser, mettre la société face à une réalité et permettre de faire prendre conscience à beaucoup, l’ampleur d’un fléau qui ronge la dite société. Pourquoi fuir cette réalité que l’on doit éradiquer? Leonora Miano mets ici les pieds dans le plat et ça fait du bien. Ca fait très mal aussi mais, c’est comparable à une expiration, pour ceux et celles qui ont vécus ce types d’horreurs de voir que les vecteurs qui véhiculent la parole, la leur donne à eux aussi. De savoir qu’iels peuvent sortir du silence et être écouté.e.s, entendu.e.s et ainsi poser ce poids , rien que pour une seule seconde.

Le choix de Léonora de parler de ce fléau dans un recueil consacré au plaisir m’a évidemment questionné mais au bout du compte, elle nous relate dans cette nouvelle la quête de reconstruction d’un être avilit par l’horreur des autres. Cette quête essorée par l’expiation à coup effréné de plaisir, décortiquée de sentiments et mêlé à la souffrance. Ces deux entités sont-elles vraiment indivisibles ?

Si vous avez des références à me proposer concernant ce thème, n’hésitez pas à me les laisser en commentaire. 

Volcaniques s’achève sur une superbe note de douceur et d’érotisme, un coup de foudre entre une âme habitant deux corps. L’achèvement de soi après le fracassement précédent. Païenne, d’Axelle Jah Njiké est une nouvelle toute en volupté, comme ma langue en réclamait. Une plume qui s’envole au gré de son âme choisit pour elle, bien avant qu’elle ne sache qu’elle était plume. Bahia et Eric, s’imbriquent et se chevillent l’un à l’autre pour notre plus grand plaisir et le leur 😉

Ce livre a soulevé en moi bien plus de sentiments que je ne l’imaginait. Des montagnes russes déstabilisantes mais c’est pour ça que j’aime tant la lecture!

Ma recommandation :

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Merci d’être passé.e.s les ami.e.s j’espère que ce billet plus  personnel que d’habitude, quoique, vous plaira et à très vite pour une nouvelle chronique!

chocolatement votre,

La demoiselle chocolat

Pssst : illustration : poem by kem2u

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