Noire n’est pas mon métier

Parce que « representation matters », Parce que BLACK TALENT MATTERS et parce que la France peine encore (bien qu’elle n’en ai pas le monopole) à accepter le caractère coloré et multiculturel de sa société retranscrit à l’écran ou dans d’autres univers (professionnel, culturel etc…) l’action s’impose. Elle prend de multiples formes et notamment celle de supports qui traverseront le temps et feront bouger les choses.

« Je me suis souvent demandée pourquoi j’étais parmi les seules actrices noires à travailler dans ce pays pourtant métissé qu’est la France »

Dès le prologue, la couleur si j’ose, est donnée. Il s’agira ici de faire un état des lieux, un constat quelque peu inquisiteur, mais un constat tout de même : la place des femmes noires dans le monde télévisuel français est encore…une exception.

Elles sont 16 :

Nadège Beausson-Diagne Eye Haïdara nadège


eye haidara

Mata Gabin Rachel Khan

mata-gabin

rachel-khan

Maïmouna Gueye Aïssa Maïga

maimouna gueye

aissa maiga

Sara Martins Marie-Philomène Nga

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marie philomène nga

Sabine Pakora Firmine Richard

FAMILLE D'ACCUEIL

Sabine-Pakora

Sonia Rolland

Magaajyia Silberfeld

sonia rolland

magaajyia silberfeld

Shirley Souagnon Assa Sylla

Shirley-SOUAGNON

assa sylla

Karidja Touré

karidja touré

France Zobdafrance zobda

Artistes car actrices, elles témoignent de cette relégation au moindre qu’elles ont toutes subies, et subissent encore dans les mondes du 7ème et 8ème art. Cette discrimination pire, ce racisme enraciné depuis la nuit ou presque des temps. Hérité d’une époque qui pourtant lointaine, semble demeurer si proche.

Elles voient la société française plurielle, mais on leur oppose des fins de non-recevoir à tout va. « Le public n’est pas prêt », excuse royale quand ce même public est le résultat du mijotage d’un melting-pot- arc-en-ciel! Les rôles s’enchaînent et les clichés se déchaînent : Mama africaine, prostitués aux jupes à couper les poils pubiens au couteau,

« Fais nous l’accent africain »

L’initiative d’Aïssa Maïga et de ses compères et collègues, ne fait pas que décrire ce quotidien éprouvant, il pose également la question de savoir si ce monde des arts, admet vraiment que l’universel n’est pas blanc.

Arrivé dans ma pal un jour avant sa sortie officielle fixée le 3 mai 2018 aux éditions Seuil, je me suis pourtant donné du temps avant d’en déguster les pages. Je ne sais pas vraiment pourquoi d’ailleurs.

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Peut-être le besoin de digérer l’engouement médiatique qu’il a pu susciter, parcourir les différentes interviews données par les co-autrices en dégager les différents angles de vues avant de plonger dans leurs mots. Toujours est-il que je n’ai l’ai ouvert qu’un mois après sa sortie officielle et étonnamment, là où je pensais le dévorer en quelques heures/jours, il m’aura fallu 2 bonnes semaines pour en venir à bout. Non que je n’ai pas aimé, mais j’essayais désespérément de me dégager de l’œil politico-militant que j’ai tendance à mettre en ce moment sur pas mal de choses.

Bien-sur, en tant qu’afro-féministe ce livre je le considère comme une nécessité politique, comme un pavé dans la mare qui refuse d’accepter tous les poissons qui pourtant y évoluent; mais ce livre est surtout une bouffée d’oxygène pour beaucoup d’entre nous, femmes ou hommes noir.e.s, racisé.es, évoluant dans une sphère professionnelle qui ne nous serait pas « destiné » selon les différents préjugés qui peuvent exister.

La lecture de ce livre a donc été studieuse. Mon exemplaire et mon crayon on fait une communion d’amour pendant ces 2 semaines de lecture (et merde à ceux qui considèrent qu’écrire dans un livre est un crime…je vous aime quand même).

Prostituée ou femme de ménage. Accent à outrance, noix de coco et palmiers , mais oui la femme noire est « exotique » . Sans oublier la fameuse animalisation à coup de ma gazelle aux jambes de lianes et au regard félin (si vous trouvez l’espèce à laquelle ça correspond s’il vous plaît faites le moi savoir). Plus grave encore, Firmine Richard nous parle de cet écart de 0 sur le chèque qui semblait normal pour la production. Là où une femme blanche est moins payée qu’un homme blanc en tant « normal » ( oui encore aujourd’hui…) elle, femme ET noire l’est encore moins : 5 fois moins.

Aïssa Maïga simplement écartée de l’affiche d’un film parce que…je vous laisse deviner.

Sonia Rolland et l’incompréhension sur la « couleur » supposée de son enfant dans un film, le porc de Maïmouna Gueye ou le poulpe de Mata Gabin, les mamas en boubou de Marie-philomène Nga ou encore « les noirs ne savent pas jouer » opposé à Shirley Souagnon ont joués avec mes émotions pendant 2 semaines, et pour longtemps depuis.

Mais ce livre n’est pas seulement un morceau choisit des exemples de discriminations « genro-raciales » que ces différentes artistes ont subies, il est non seulement un miroir, mais aussi une émotion. L’émotion de celles qui ont face à elles des personnes qui les rabaissent systématiquement sans le voir ou en choisissant de l’ignorer, l’émotion de celles-là également qui ont la force de lutter afin de croiser une personne qui les voit comme ce qu’elles sont dans ce milieu : des actrices avant tout.

Ce livre pourtant, à mon sens manque d’une dimension politique.Ce qui n’est pas pour me déplaire en fin de compte. Les prises de positions des artistes présentes dans cet ouvrage pour certaines, sont marquées par le caractère humain de ce cri du cœur, et donc parfois déconstruites. Magaajyia Silberfeld par exemple, qui dans une certaine mesure compare son statut de « noire » aux USA et de « métisse » en France. Pour elle de l’autre côté de l’océan, on la reconnaît en tant que femme noire et les opportunités lui sont plus ouvertes et accessibles qu’en France où son statut de métisse questionne beaucoup trop et où le fait de ne pouvoir la ranger dans une case empêche les uns et les autres de la voir comme ce qu »elle est : une actrice talentueuse. Si ce qu’elle dit semble être vrai, en effet force est de constater que l’industrie du cinéma et télévisée aux USA est beaucoup plus foisonnante qu’en France, mais le raccourci est facile à mon sens. Quand on regarde le schéma chronologique de cette ouverture aux femmes noires de l’industrie aux USA, on peut se rendre compte que les rôles dans les grandes productions restent rares et ce sont bien plus développés durant les 10 dernières années. Les femmes noires sont restées cantonnées à certaines figures de jeu (angry black woman, gouvernante, maîtresses, prostitués etc…) pendant longtemps.

Jusqu’à ce que je lise Karidja Touré, quelque chose me manquait dans cette lecture que je trouvais un peu trop lisse. L’engouement médiatique suscité par cet ouvrage et sa couverture médiatique ont été cet élément qui m’a poussé à attendre avant de le lire. J’ai, je crois, voulu observer cette hypocrisie médiatique avant de me plonger dans les mots de ces femmes. Elles parlent de leur milieu professionnel spécifique et je ne m’attendais pas à l’extrapolation vers autre chose mais le

« Si on veut que ça avance, chacun peut prendre sa part : les cinéastes, le milieu de la publicité, les médias…C’est toute une chaîne de responsabilités. Chaque maillon compte. »

de Karidja Touré m’a fait un bien fou. Les femmes noires ne sont pas plus présentes dans le milieu médiatique et publicitaire qu’elles ne le sont sur le grand écran ou sur les planches. Que l’une, voire chaque autrice le dise ouvertement est également important. Par ce que la couverture médiatique exceptionnelle dont a bénéficié la sortie de ce livre et sa mise en lumière demeure… exceptionnelle. On ne voit pas (ou si peu) de femmes noires sur nos petits écrans ou quand on les y voit, tout est fait pour les briser, ou les ranger dans une case rassurante pour les clichés. Les photos d’elles notamment lors de la montée des marches à Cannes qui ont inondés les médias pendant plusieurs jours sont donc d’une grande importance.

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Shirley Souagnon évoque également une autre vérité humaine, qui est une réalité pour beaucoup: l’exploitation des clichés par nous -mêmes, afrodescendants. Très souvent inconsciemment ou parfois consciemment après avoir constaté comme elle le dit que, « c’est ça qui marche ». J’ai trouvé ça extrêmement puissant, car aucune vérité, n’est donc finalement voilé dans cet ouvrage.

Toutes les problématiques soulevées par ce livre méritaient un média dédié, qui imprimerait dans le temps et dans l’espace culturel commun, cette lutte que mène bon nombres d’artistes Noir.e.s dans ce milieu que l’on pense très souvent fermé, parfois à raison, et qui semble l’être encore plus lorsque l’on a une certaine apparence. Il est une double bouffée d’oxygène. Un cri, un constat, pour une bouffée d’air frais. Mais aussi un espoir, une démonstration. Des femmes noires qui y arrivent « malgré », existent. Le talent franco-coloré est une réalité et sa prise en compte et son respect sont désormais exigés! Une belle lecture et nécessaire avec ça.

Merci à elles!

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Ma recommandation :

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3 réflexions sur “Noire n’est pas mon métier

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