« Il y a des réalités que ni vous ni moi ne pouvons changer. » : L’afropolar, un genre bien acté…

« Tremblante, elle observe l’objet. Le froid lui glace les os, un nuage fumant fait écho à chacune de ses expirations. Ses doigts sont lourds, durs comme du bois. Elle ressent leur moite torpeur au travers de ses gants en cuir. Poing gauche serré, smartphone reposant dans sa main droite comme une bible sur un l’autel. Elle fait défiler sur l’écran, l’objet de sa fébrile convoitise, sous ses yeux hypnotisés par la lueur bleuâtre émanant dudit Graal. L’excitation lui brûle les poumons, bien plus que le froid nordique qui s’abat sur la ville. 

Le moment est venu… »

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Ainsi pourrait débuter le polar ou l’histoire sombre, psycho-réaliste qui conterait le choc que fut ma rencontre ( la seconde en réalité) avec le thriller, le polar de la littérature africaine.

Faites place à l’Afropolar!

Bonjour cher(e)s tou(te)s!

Ravie de vous retrouver après ce long moment de silence (vous l’aurais-je déjà dit?). Aujourd’hui, explorons ensemble le côté sombre de la force: le roman policier, noir et/ou Capture série noire 1psychologique, dans la littérature afro-caribéenne.

NB: Je préfère vous prévenir, une fois commencé  cet article (kilométrique )vous serez happé par la noirceur de ce genre si particulier et si bon à savourer. Sachez-le, il n’y aura pas de retour possible… bonne dégustation!

En entrée, un peu d’histoire…

On le dit jeune, il l’est, relativement. Si on considère que les années 60-80 sont la porte à côté. Il prend ses racines dans la volonté de divertir, tout en abordant des sujets de société phares, de part et d’autre des continents. Un genre totalement dédié aux lecteurs.

Le roman à suspense ou psychologique, gagne ses lettres de noblesse il n’y a pas si longtemps dans la littérature contemporaine; la notion de temps qui passe étant relative (surtout pour moi) entendez ici que le XIXème siècle n’est pas si loin ;). Longtemps perçu comme un genre de seconde zone, rapport à ses codes privilégiant la séduction du lecteur par l’intrigue  et le divertissement. Il prend l’importance qu’il a aujourd’hui et sa place véritable peu à peu, tout en se transformant et en s’affranchissant des règles Capture série noire 2conventionnellement admises pour ce genre dit « populaire »; avec des auteurs comme Edgar Allan Poe, Maurice Leblanc, Léo Malet…

On ne peut penser à ce genre dans la littérature contemporaine sans citer également d’autres qui ont aidés à « anoblir » ledit genre comme Agatha Christie, Sir Arthur Conan Doyle et bien d’autres encore.

Aux Etats-Unis,  le « crime novel » prend un visage réaliste et cynique, empreint des désillusions des luttes raciales dans les années 60. Des auteurs afro-américains, anciens gangsters pour la plupart, tels que Chester Himes, Iceberg Slim, Gil Scott Heron ou encore James Baldwin, décident de rompre délibérément avec les règles du polar existant et de se créer une littérature propre, écrite par des noirs pour des noirs, omettant délibérément de se soucier du public blanc, de ses attentes ou de ses codes. À travers leurs romans, ils s’octroient le rôle de « passeurs » littéraires et  vont conter les différents séismes politiques qui ont bouleversés la conscience noire, tout au long des années 1960, avec un réalisme parfois dérangeant. Ils se positionnent en porte parole de la classe populaire noire en racontant ses combats, sa réalité sur fond de roman noir ( pour aller plus loin..) 

Le roman noir devient donc le porte drapeau d’une réalité empreinte de violence tant sociale que physique. Il devient un moyen de dénoncer, une prise de position engagée des auteurs qui s’en servent pour décrier les maux et les injustices qui rongent le quotidien de leurs semblables.

Dans la littérature afro-caribéenne, la popularité du genre s’amorce dans les années 80 dans les pays francophiles; avec des pionniers comme: le Malien Capture série noire 3Modibo Sounkalo Keita avec L’archer bassari (Éditions Karthala), puis, en 1985, le romancier d’origine camerounaise né à Lausanne, Simon Njami avec Cercueil et Cie (Editions Lieu Commun). La reconnaissance, elle, arrive une décennie plus tard avec des auteurs comme Abasse Ndione qui intègre la  » série Noire » des éditions Galimard avec sa « vie en spirale » mais aussi Moussa Konaté et Asse Guèye. (pour aller plus loin…)

D’autres auteurs se sont depuis emparés du genre et l’ont porté au rang de véritable lance de fer de la littérature afro. On ne peut parler de l’évolution de ce genre dans la littérature afro sans évoquer l’Afrique du Sud et ses auteurs, comme Deon Meyer qui se place en précurseur du genre avec son roman Jusqu’au dernier dans les années 2000. Il est considéré comme le père du polar à la sauce sud africaine. Passé maître en la matière, il n’est pas le seul à avoir érigé ce genre au rang d’institution dans la littérature afro, pensons par exemple à Michèle Rowe. Ces virtuoses du suspens s’emparent du thriller  pour la plupart dans les années 2000. L’Afrique du Sud pays « producteur » imminent de la scène littéraire afro,avec notamment 2 prix Nobel de littérature, nous offre ainsi un panel d’auteurs tous plus calés les uns que les autres dans ce genre; citons entre autres Mike Nicol, Karin Brynard, Meschack Masondo,Sally Andrew, Margie Orford, Sifisco Mzobe. Sous fond de contexte social post apartheid, ces auteurs taillent un costard magnifique au genre, et nous offrent des romans faciles d’accès aux codes simplifiés. (pour en savoir plus…)

En plat du jour, quelques oeuvres…délicieuses! 

Je suis entrée dans ce monde noir, si je puis dire il y a longtemps par la petite porte, sans faire de bruit.

En effet, je croise le chemin de l’intrigue et du noir par le noir/afro-descendant (sans mauvais jeu de mots 😜) dans la littérature afro il y a une dizaine d’années maintenant, lorsque la sublime Ramata au destin aussi épique que tragique me tombe littéralement dessus, décrochée d’une des étagères de la bibliothèque de mon grand-père. Elle en avait sans doute marre d’être coincé entre le tonitruant Dickens et le non moins voyant Mongo Beti. Vipérine adorant la lumière, je suppose qu’elle avait ressenti le besoin d’être admirée encore une fois.

  • Ramata est belle, magnifique même. Beaucoup la croit taillée dans la côte même du divin quand d’autres s’oublient au moindre de ses regards.

téléchargement (3)Ramata, la diablesse au regard de félin, Ramata la vipère à la beauté divine. Elle aurait dû tout avoir pour être la femme la plus comblée du pays: un mari fidèle, aimant, subjugué par elle et surtout très puissant ; une fille intelligente et vive; de l’argent à n’en plus savoir que faire; un amant ou plutôt des amants, prêts à tout pour satisfaire le moindre de ses caprices. Car oui Ramata est capricieuse, cynique, rebelle, manipulatrice et vile! Ramata n’éprouve pas de remords pour ce gardien exemplaire qu’elle conduit à une mort certaine. D’ailleurs qu’éprouve-t-elle? En tout cas certainement pas le plaisir sexuel. La quête de sa vie, la recherche de l’extase, à ses yeux, du bonheur.  Cette quête sera la trame de fond de sa vie. Prête à tout, Ramata ne reculera devant rien pour percer le mystère de son handicap. Et pourtant, l’adage africain voulant que « tout se paie ici bas », aura une fâcheuse tendance à se vérifier pour Ramata. Violée, Ramata découvre pourtant le plaisir par cette voie si douloureuse.

 « Tu sais, aucun homme n’a jamais pu me faire sentir que j’étais une vraie femme, sauf toi,toi seul, je te cherchais depuis toujours, maintenant je t’ai trouvé, prends moi encore, prends moi je t’en supplie. »

J’ai détesté ce livre à ma première lecture. Ramata m’était antipathique, un personnage aussi méchant avait-il vraiment le droit au bonheur? La seconde lecture de cette oeuvre picaresque m’a pourtant emporté. Là où la première fois je ne voyais que Ramata, le goût de vin de palme émanant de cet opus m’emporte  la seconde. Les voix des autres personnages, leurs péripéties et autres turpitudes, leur stupidité parfois me frappent. Ambasse Ndione nous présente le contexte Dakarois se déroulant sur 20 ans (1980-2000). Entre tradition et modernité, évolution et corruption. Je découvre une Ramata rebelle et forte, luttant pour récupérer ce bout de vie qu’on lui arracha il y a longtemps en l’excisant. Se dévoile à mes yeux, une femme qui affronte le patriarcat d’une société qui n’accepte pas l’indépendance de celle-ci. Ce roman, c’est aussi l’histoire d’un viol, d’une excision, de la lutte qui en découle pour avancer tout de même, vivre malgré.  La dure réalité d’un fait affreux.

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Une discussion avec une amie (merci à elle d’ailleurs) m’inspire il y a quelques semaines cet article. Un tour dans ma bibliothèque, à la recherche de livres touchant au genre qui nous occupe m’apprend que bien que j’aime à dire que « je ne suis pas très thriller », j’en ai tout de même quelques uns. Et le plaisir éprouvé pendant la lecture de ceux-ci me revient en mémoire.

Me voilà donc qui embarque à nouveau dans ces histoires empreintes de faits divers et de suspens.

Je me retrouve aux côtés de Persy Jonas inspectrice à l’indépendance farouche, presque sauvage issue des Townships sud-africains. Son destin se lie à Marge Labuschagne ancienne psychologue criminelle, qui un matin découvre un cadavre sur la plage de Nordhoek dans la banlieue du Cap.

michel.jpgDans les enfants du cap, Michèle Rowe nous embarque dans une atmosphère glaciale, à la soupe sociale rance, sur fond de racisme ambiant et quotidien. Les paysages hypnotiques qu’elle nous dépeint perdent de leur majesté dans les yeux de Marge qui ronge son frein et voit tout en noir.

Les blancs sont toujours les plus riches, la corruption et le crime continuent de ravager Ocean view, les noirs n’aiment pas les étrangers qui leur « volent » leur travail, le sexisme va bon train, l’appât du gain et les promoteurs immobiliers véreux sont comme « cul et chemise ».le parfait cocktail pour un roman tonitruant.

 « J’espère que vous n’allez pas m’interroger en afrikaans, déclara t-elle. Je ne parle pas un mot . »
Autrement dit : « Je veux un flic blanc , aussi éduqué que moi, qui comprendra ce que je raconte . » P. Jonas

Persy et Marge deux personnalités aussi différentes que l’on puisse l’être, se découvrent pourtant nombre de points communs. Une oeuvre qui tisse une toile entre tous ses personnages, les reliant de part un lieu, un événement, une personne. Que ce soit voulu ou non, le monde est très petit au Cap. Cette enquête va emmener nos deux aventurières à revoir le faisceau sous lesquel elles observent leur monde. Elles passeront outre leur à priori et apprendront à s’apprivoiser. Ainsi Marge saura s’imposer auprès de l’énergique fliquette Persy.

L’auteure dresse ici un portrait au vitriol d’un pays qui aborde sa mue après des années d’apartheid , mais qui reste très marquée par les clivages sociaux, la corruption et la criminalité. Là où Michèle réussit un coup de bluff impressionnant, c’est de nous faire aimer ce pays, ces personnages; que l’on quitte avec regret en espérant retrouver très vite Perséphone Jonas pour une nouvelle enquête.

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Aurais-je pu échapper à un opuscule de  Deon Meyer en abordant l’afropolar? Certainement pas.

Le pape de l’Afropolar me surprend un soir de pluie, engoncée dans mon canapé, face à une tasse de thé fumant. confortablement installée, je m’initie à la lecture sur support numérique, et cherche donc un livre qui pourrait peut-être, m’apprendre à apprécier la lecture via écran. #paperaddict

Après quelques recherches dans le labyrinthe Kindle, L’année du Lion paru en octobre dernier aux éditions Seuils, se fraye un chemin vers mon envie, fracassant. sa 4ème de couverture ( peut-on vraiment dire ça d’un livre numérique?) m’apprend qu’il s’agit d’une histoire de vengeance. Celle de Nico Storm qui promet une mort certaine aux meurtriers de son père : Willem Storm. 136508_couverture_Hres_0

L’homme aux 10 best sellers explore ici non seulement les sentiers maîtrisés de l’intrigue et du suspens, mais aussi ceux du genre post-apocalypse.

Amanzi,  « eau » , en Xhosa. signe d’espoir, de vie. Voilà le nom qu’a donné Will Storm à sa communauté, survivants parmi les survivants. Après une épidémie qui a décimé la quasi totalité du genre humain, la cité-état d’Amanzi   apparaît comme une oasis sur une terre ravagée et à l’agonie. L’année du lion nous raconte la mise en place de cette cité ,  ses déboires politiques, ses progrès agricoles et techniques, son avancée éducationnelle. Un récit survivaliste qui s’étale sur cinq ans, de la création d’Amanzi par Will Storm à l’assassinat de celui-ci. On se retrouve pris dans la relation entre un père et son fils, un dialogue non-dit, suivant le fil des événements.

 « le monde, maintenant…nous allons l’arranger, Nico, le raccommoder. Toi et moi. »W. Storm

Je ne m’attendais pas vraiment à être surprise par cette lecture, j’y croyais y trouver un mélange somme toute assez basique de cliffhanger et d’enquête. Et bien, quelle ne fut pas ma surprise en entrant dans ce monde post-apocalyptique. La prise de risque de Deon Meyer fut un régal pour mes neurones. Le style équilibré entre l’émotion bien dosée, les crimes à élucider et le suspens tenant est un délice. Jamais on ne tombe dans la caricature. On va droit au but, aucune fioritures ne vient embrumer la lecture, une petite touche humoristique par ci par là relève le tout.

Je craignais également après être entrée dans l’intrigue, la sinistrose souvent commune au genre post-apocalypse et là également Meyer a su m’en boucher un coin. Après 640 pages englouties en quelques jours à peine, je ressortais de cette histoire rondement menée avec une impression solaire, d’optimisme ambiant, nullement entachée par les quelques bassesses humaines parsemées de ci de là. Le maître dans toute sa maîtrise!

Chapeau bas__odcazj

Je vais pour aujourd’hui m’arrêter là ( n’ayant pas l’ambition d’écrire un livre ;p mais surtout pas la place ici ) Je vous promets une partie II à cet article très bientôt …

Bonne digestion et à très vite pour le dessert

Chocolatement vôtre,

danicourt

La demoiselle chocolat

5 réflexions sur “« Il y a des réalités que ni vous ni moi ne pouvons changer. » : L’afropolar, un genre bien acté…

    • La demoiselle chocolat dit :

      Merci infiniment pour ce commentaire 😍 n’hésitez pas à vous abonner et à revenir de temps en temps en espérant continuer à provoquer en vous cette joie 😊😊

      J'aime

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