L’auteur est un menteur

“ Avec le politiquement correct, on ne dit plus noir mais membre d’une minorité visible. Ainsi, Stevie Wonder est une minorité visible non-voyante”

A. Kavanagh

L’humour, parfois, telle une arme dévoile les combats des lésés, les batailles des laisser pour compte. Il s’arme de rire pour décrire l’injustice face à un absurde état des choses.
Depuis des siècles, un mot. Un mot d’abord utilisé pour qualifier l’Homme, puis pour décrire en une flopée de lettres la souffrance de la multitude. Un mot, retourné contre tout un peuple comme une arme, une insulte crachée au visage. Aujourd’hui encore, symbole de la haine irraisonné nourrie au fil des âges contre toute une civilisation par une autre, par les autres : « Nègre ».

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Définit comme : « un substantif masculin (négresse au féminin) et un adjectif, désignant les Noirs. Qui a pris avec le temps une connotation péjorative remise en cause par le mouvement de la négritude. » ou encore « Qui appartient aux Noirs, à la culture des Noirs : Musique nègre. Populaire. Terme injurieux et raciste vieilli Se disait de quelqu’un, d’un groupe de personnes de couleur noire : Tribus nègres. » [Dictionnaire Larousse]

Ce mot utilisé aujourd’hui comme une agression par certains, est pourtant le témoin d’un mensonge. Un mensonge séculaire.
Si l’auteur peut-être un menteur dans ses écrits, en recherchant la surprise à tout prix, nous embarquant dans le « moi » d’un narrateur pour nous dévoiler ce « moi » comme étant celui d’un autre ou même un « nous » à la fin de sa prose ou de ses rimes, l’auteur est parfois un menteur concernant sa plume même.

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Ici prend donc place le fameux mot témoin.

« Nègre littéraire » mis entre guillemets car réfuté par beaucoup dans son étymologie et sa connotation, cette expression prend sa source dans la souffrance millénaire de tout un peuple, tout un continent, pour être rattaché ensuite à une pratique aussi vieille que l’écriture elle-même. Si la pratique même date de millénaires anciens ou elle revêtait des noms divers et variés comme « secrétaire », « prête plume » ou encore « porte plume » voyant son explosion avec celle du commerce triangulaire au XVème siècle, l’expression se mut et revêt la souffrance d’un peuple au milieu du XVIIIème siècle où le mot Nègre lui est accolé et est accepté.

Mais de quoi retourne-t-il exactement ?
Le « nègre littéraire » d’un auteur est l’auteur même d’un ouvrage, dont la paternité/maternité est pourtant endossée par un/une autre. Escroquerie dirons-nous ? En quelque sorte. Le « nègre littéraire » rédige pour…, soustraite pour…, l’auteur dont il est l’employé, signe l’ouvrage et le tour est joué.

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ILLUSTRATION PAR DESK

Cette pratique très souvent utilisée par les personnes de pouvoir ou d’influence au siècle dernier mais également de nos jours, quant à la rédaction de leurs mémoires ou autobiographies, devient commune pour nombre d’auteurs de renom. Shakespeare par exemple est encore soupçonné aujourd’hui de « collaboration » avec d’autres dramaturges.

Le mensonge ou la non sincérité de l’auteur vis-à-vis de ses lecteurs n’est donc pas en remettre en question dans cette pratique. Soulignons tout de même que la plume accepte et signe d’ailleurs un accord/contrat (de nos jours) qui clarifie parfaitement la collaboration entre ladite plume et l’auteur.
Le terme Nègre quant à lui s’accole à cette fonction millénaire, de par sa connotation servile. Référence directe aux esclaves et à la traite des Noirs à partir du XVIème siècle, cette exception française dénote avec l’appellation faite de la même fonction dans d’autres pays comme le Canada francophone (Québec) qui garde les qualificatifs utilisés à l’origine comme plume ou prête plume.

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Illustration de la pétition lancée par l’agence de conseils littéraire Envie d’écrire pour changer « Nègre littéraire » par « prête plume » ou écrivain fantôme » ayant récolté plus de 18000 signatures

La connotation de l’expression révèle pour certains le caractère mensonger et abusif de cette pratique. Pourtant aujourd’hui cadrée et encadré par la loi, mais qui n’en demeure pas moins un mensonge vis-à-vis du lecteur.

Des voix s’élèvent de part et d’autre du monde des livres et de l’écrit pour dénoncer en France, l’utilisation permise du mot “Nègre” dans la dénomination de la pratique. Vue comme une trop forte référence raciste ou raciale, remarque pertinente au vu de la dénomination donnée à un ghostwritter qui devient “métis” lorsque son employeur (auteur/maison d’édition) le cite ouvertement comme étant partie prenante dans la rédaction de l’ouvrage publié. Ou encore, une connotation par trop péjorative au vu de l’évolution de la fonction de nos jours. En effet, la fonction de plume permet à certains auteurs, ou futurs auteurs ou même journalistes, d’affiner leur écriture en vue de publications en leur nom propre, ou même pour approcher le monde de l’édition les motivations sont diverses et variés . Notons également la motivation pécuniaire à devenir prête plume.

L’on se souvient encore du film l’autre Dumas de Safy Nebbou sorti en Février 2010 remettant au goût du jour le recours de l’auteur à des plumes tout au long de sa carrière et notamment à sa plume la plus fameuse, l’historien Auguste Maquet. Recours qui lui valut de la part d’un certains nombres de ses compères et collègues des ouvrages ou des accusations parfois ouvertement racistes prenant pour appui la fonction et surtout l’expression “Nègre littéraire” pour se laisser aller à l’expression haineuse du malaise qu’avait la société française avec l’origine de l’écrivain. Le pamphlet d’Eugène de Mirecourt contre Dumas, en 1845, Fabrique de romans. Maison Alexandre Dumas et Compagnie qui va populariser le terme, en est un des exemples les plus flagrant :

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“Grattez l’œuvre de M. Dumas, … et vous trouverez le sauvage… Il embauche des transfuges de l’intelligence, des traducteurs à gage qui se ravalent à la condition de nègres travailleurs sous le fouet d’un mulâtre !”
Le jeu de mots sera retourné par Dumas fils qui présentait son père comme “un mulâtre qui a des nègres”.

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Dumas vu par Cham 1858

Ce terme fut-il l’excuse toute trouvée à l’insulte pour Mirecourt ? Sans doute ! Toujours est-il que l’expression sembla gravée dans la roche à partir de ce pamphlet qui valut pourtant à son auteur une condamnation à six mois de prison ferme et à une amende pour avoir utilisé des propos volontairement racistes, injurieux et dévalorisant sur la nature et les origines noires d’Alexandre Dumas. On peut également se demander si la nature métisse d’Alexandre Dumas alimenta l’acceptation de cette expression et la nature exacte de cette connotation dont elle s’enveloppe. « Nègre littéraire » par ce que ces auteurs fantômes travaillent comme des nègres (esclaves) sans parfois aucune reconnaissance ? Ou par ce que l’auteur Dumas y avait recours car lui-même Nègre ? Et donc sous-entendu incapable de fournir un travail si aboutit et si colossalement génial par lui-même de par sa nature de nègre ? Eugène de Mirecourt pour sa part ne laisse aucun doute quant à sa vision de la chose. « Comme ces chefs des tribus indiennes, que les voyageurs savent amadouer avec des babioles, M. Dumas aime tout ce qui brille, tout ce qui chatoie. […] Les joujoux le séduisent, les fanfreluches lui tournent le cerveau – Nègre ! »
Le jeu DES mots restera et aujourd’hui on se demande pourquoi.
L’auteur peut donc bien être un menteur, par de maints procédés.

Alors soyez prudents, de jour comme de nuit, dans la veille comme dans vos rêves, souvenez-vous… L’auteur est un menteur

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Chocolatement vôtre, la demoiselle Chocolat

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3 réflexions sur “L’auteur est un menteur

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