Le poteau

Le soleil se couche, Il est l’heure.
Elle enfile ses slippers* jaunes, court dans la salle de bains vérifier ses nattes tressées. Aucun épi à l’horizon, un coup de gloss rose mais pas trop. Minijupe à l’appui et débardeur échancré, question de réputation : une « fille de barrière » se doit de tenir son rang à chaque sortie de la dite barrière.

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Il s’agissait ensuite de trouver la bonne excuse pour sortir de la maison. Son grand père comme à son habitude, journal sur la poitrine, somnolait sur sa haute chaise en rotin sur la véranda à l’ombre des manguiers.
Grand-mère elle, s’affairait en cuisine. dans la cour l’odeur âcre du charbon augurait un bon repas pour ce soir. Du poisson à la braise accompagné de Bobolo*, le traditionnel festin du samedi.

Trêves de rêveries ; il était temps.
Elle traverse rapidement le long couloir allant des chambres au salon et sort par la double porte de celui-ci. Elle se retrouve alors nez à nez avec sa sœur :
« Tu vas où comme ça ?
Ekie* c’est quoi ? Tu me surveilles ?
– Houm en tout cas P’pa est dehors hein et tu le connais ! »
En effet son grand père n’avait pas volé son surnom de « chien méchant » hérité des enfants du quartier.

Telle une sentinelle, l’imposant bonhomme errait dès son retour du travail dans les alentours de l’immense concession, chien grognon au flanc. A l’affût de la moindre anicroche. Particulièrement irrité par les maraudeurs de mangues et autres arbres fruitiers parsemés çà et là dans la concession. Son Jardin d’Eden comme il l’appelait. Il avait pour habitude de garder une machette à ses pieds, prêt à dégainer en hurlant à l’assassin au moindre bruissement dans ses précieux arbres.

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Sortir de cette concession était un défi goûteux. Réussir était une fierté pour tous les membres de la fratrie. Le couvre-feu étant fixé à 19h pour les plus grands et 17h pour les benjamins, le jonglage comme ils disaient était de mise et toutes les excuses étaient bonnes.

La voilà donc qui s’apprête à affronter le chien méchant, elle avance tout sourire mains derrière le dos, et fais le choix tactique de lui parler en Duala*
« P’paaaaaaaah  ? »

Elle se balance sur ses deux jambes et campe un air innocent sur son visage. L’immense silhouette d’1m95 bouge à peine sur ce fauteuil tout aussi impressionnant. La natte de bambou tressée où repose ses pieds cache la complice machette affûtée. Son chasse-mouche fouette le vent une, puis deux fois.

Il fait mine de ne pas la voir. Silence interminable pendant lequel il est toujours judicieux de ne rien dire. Il ne faudrait pas lui offrir le prétexte de l’insolence pour refus.   Il la jauge donc quelques instants les yeux mis clos, à moitié avachi sur son trône de rotin, puis se décide enfin à répondre:
« Hmmmh ? Tu veux quoi ?
– Je peux rejoindre mes amies pour prendre une glace au lycée ?
– Tu reviens à quelle heure et tu y vas avec qui et où vas-tu exactement ?
– J’y vais avec Sandrine et Léa, je reviens à 19h et on va au Lypalm
– 18h30 !
– P’paaa ! ça fait que 30 min !  »
Il remet ses lunettes de vue sur son nez , redresse son mètre quatre vingt quinze et pose son journal sur le banc en bois à proximité, plantant ses yeux perçants dans les siens :
« Je ne crois pas qu’il faille 10 ans pour avaler une glace !
– Oui mais le temps d’y aller, et puis on est Samedi il y aura surement du monde »

Les stands de glace à l’italienne, machines à même l’asphalte, voisines des caniveaux et des chemins de quartiers poussiéreux étaient LE spot du moment des 12 /17 ans.
« Bien 19h. Mais je te préviens je ferme ma barrière à 19h01 donc si tu es dehors tu te débrouille !
– Deal ! »

Un bisou planté sur la picotante joue du vieux grincheux plus tard, elle fonce au pas de course. Le statut de benjamine « chouchou » de la maison venait encore une fois de lui sauver la mise. Pas peu fière, elle dévale le caillouteux chemin qui la sépare de la haute  barrière rose, et se faufile hors de celle-ci : enfin libre. Un sifflement retentit derrière elle, qui lui remémore son statut: elle est une fille de barrière avec une minijupe, hors de question de se retourner sur les garçons du quartier. D’ailleurs cette manie de siffler les filles l’irrite au plus haut.

Pas le temps de s’attarder de toutes manières. Elle remonte rapidement le poussiéreux chemin et attaque la petite colline envahie par toutes sortes de mauvaises herbes et plantes, abri des amourettes et autres agressions du coin.
Elle déboule sur les immeubles au crépi jauni par les intempéries et respire, ce camp destiné en priorité aux militaires reste l’endroit le plus sécurisé du quartier après le nid douillet de l’Eden familial.

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Sandrine et Léa, amies de toujours et complices d’aventures l’attendaient au pied de l’immeuble H. Le repaire des beaux gosses. Elle rejoint ses amies occupées à glousser devant un bellâtre en bandana et basket de la dernière mode.
Le ton est donné. On rit, on refait le monde, on rêve d’une vie à la Dilemma, titre phare de l’été de cet ailleurs censé être meilleur. On avance doucement, ici le temps s’arrête , sous les feux des poteaux électriques, projecteurs témoins des émois adolescents.

Elle attend son arrivée. Cette impatience lui brûle les rétines à force d’évaluer l’approche de ce but au loin. Sa bandoulière serrée sur sa poitrine elle divague. Son esprit n’est plus avec les autres.
Bientôt. Encore un peu de patience.
On y est.
La voilà qui détale comme une dératée, elle doit être la première à être vue. Alors elle court à en perdre haleine. Vite !
Ses amies restées en arrière gloussent de plus belle, mais quelle enfant ! Une vrai gamine, béate devant la promesse du père noël.
Ça y est…Ouf ! Elle est la première.
Le poteau.
Cet endroit bien à elle, tout en étant à tout le monde.
Le royaume du livre low cost. Elle en raffole. Bien sûr la bibliothèque de P’pa complète son monde et lui donne à rêver. Mais ici, les livres ont plus qu’une histoire, mieux qu’une âme. Ils passent de main en main comme un héritage.

Ils sont le fil qui relie des âmes inconnues entre elles. Ils créent du lien ! Et puis cette fierté de faire ses propres choix de lecture, de faire montre de ses goûts en la matière, quel pied !
Des abris en bois, une soupe de livres allant des manuels scolaires aux soaps dégoulinants de bons sentiments, en passant par de bonnes vieilles BD à la conquête de l’ouest.

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Les vendeurs déambulent, haranguant les passants. Les motos vont et viennent dans un vacarme et une pollution assourdissantes. Les passagers des taxis et autres vendeurs à la sauvette se bousculent et s’échangent d’aimables banalités et autres noms d’oiseaux.

La chaleur écrasante en cette saison ne fait qu’accentuer ce sentiment de bien-être en elle. Elle est chez elle. Enfin !

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Son coin de Paradis allait bientôt grouiller, de poussière, et de mots mais elle avait ses habitudes. Elle ne venait jamais avec un but précis. Elle se décidait toujours au dernier moment. L’échange lui faisait parfois mal au ventre mais l’idée de passer le flambeau, de permettre à d’autres de profiter des mots d’un tel, lui donnait l’impression de faire partie d’un club fermé, réservé seulement à certains initiés. Les motivations des lecteurs qui se regroupaient là étaient bien sûr  propres à chacun, mais cet endroit lui avait permis de comprendre que le monde était vaste, et peuplé de personnes comme elles : Accro aux mots des autres.
Elle avait découvert la marmite de Calixte, le Boy de Ferdinand. Son histoire ancestrale avec Mongo Beti
Elle avait pu approfondir l’aperçu de cette Afrique écrite, avec le sage Hampate Ba. Elle avait rêvé les poèmes de David Diop et bien d’autres encore.
Ce poteau n’était pas seulement un carrefour de tous les diables écrits et lus, il était cet endroit où rien ne lui semblait impossible.
Dévorer l’histoire des discours du héros national Mpodol*, eue la vision d’un amour promesse de bonheur avec la dame en rose Barbara Cartland, retrouvé Kouakou et rit avec lui de ses tribulations ou encore cavalé au rythme effréné de Tex et de ses acolytes.images (13)

Elle allait d’aventures en aventures, de mots en mots et de mondes en mondes.

Être connectée à ces personnes qui comme elle voguait dans des mondes peuplés de chatoyants mots, quel régal.
Elle échangeait souvent avec une lectrice qui s’était rendue compte qu’elle tenait un « Harlequin », ou avec un enfant qui voulait sa bande à picsou proposant en échange un Spirou mais aussi avec un grisonnant étonné de la voir lire les pensées de Pascal ou de Socrates. Epicurienne de la lecture, elle ne se refusait aucun auteur, aussi difficile à saisir fût-il. Rien était établie, la seule règle était de parler de livres, d’échanger des livres ou de les payer et ça, c’était tout ce qu’elle demandait.

Non, pas de bibliothèque municipale par ici, une bibliothèque scolaire, un club de lecture aussi, enrubanné dans le carcan du ton donné par l’enseignant responsable.
Elle ce qu’elle voulait, c’était lire, Oui, Lire non pour engranger le savoir, mais pour voyager, partir loin, mais aussi tout savoir des mots d’ici, des vies des anciens.
Elle voulait voir la vie en livres !

Ce soir comme à l’accoutumée il y a foule. Elle sort son précieux sésame de sa sacoche et se dirige vers Oscar son vendeur préféré il avait toujours cette petite chose qui différait des autres, ce petit mot qui faisait tout
« Alors la go c’est comment ? c’est pour où ce soir ?
– Ah je suis là ma personne ! A toi de me show ma destination ou bien ? »
Ce soir encore, le poteau lui livrerai le chemin vers un monde secret, Loin de Douala et de sa chaleur et si près de l’univers et son insondable.

                                                                        …

 

 

Résultat de recherche d'images pour "copyright illustration" La demoiselle chocolat

 

*Slippers : ici des claquettes 

«  Fille de barrière  ou enfant de barrière » : Expression familière utilisé dans le jargon camerounais pour désigner les enfants dits nanti habitant dans des maisons aux imposantes barrières 

*Bobolo : Le bobolo ou bâton de manioc est un mets camerounais à base de manioc sous forme de tubercule fermenté de manioc pilé, enveloppé d’une feuille en forme de bâton et cuit à la vapeur

*Ekie :  Prononcer ékiè,  expression locale (Cameroun) qui marque l’étonnement, la stupéfaction

* Duala :  langue tonale parlée dans la région côtière du Cameroun.

*Mpodol : Ruben Um Nyobe, acteur de l’indépendance du Cameroun, reconnu comme l’un des grands chefs de la résistance camerounaise .  Héros National 

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